jeudi 1 décembre 2005
Le prisonnier du Caucase
Tourné en 1996 au Daguestan, Le prisonnier du Caucase est un film saisissant, incroyablement émouvant. La mise en scène est absolument magistrale; Sergueï Bodrov donne une interprétation, un regard à la fois sensible et subtil sur le conflit éternel qui déchire la région depuis 150 ans.
Pas de Prisonnier en France
22 août 2004. Les Jeux Olympiques d'Athènes battent leur plein, c'est un véritable tourbillon d'athlètes qui déferlent sur les médias du monde entier. Des exploits sportifs, la beauté du geste, la beauté du spectacle. France 3 et son suivi permanent en direct d'Athens 2004. Les victoires, l'or des jeunes françaises, de Laure Manaudou (natation) à Emilie Lepennec (gym artistique) transportent d'enthousiasme les commentateurs. Une petite chaîne de télévision, Arte, a d'ailleurs prévu un Thema "sur les traces d'Ulysse" pour dimanche. La grèce antique, la mythologie nous entourent, comme dans un rêve pour toute cette belle civilisation antique... présentée naturellement sous le jour le plus radieux qui soit.
Pourtant, le soir du 22 août, la petite chaîne Arte a programmé un petit film bien discret, seulement remarqué par l'hebdomadaire La Vie et par l'Humanité (article ici)
Présenté à la semaine des réalisateurs à Cannes en 1996, aux Oscars en 1997, le Prisonnier du Caucase est sorti en 1997 dans le monde entier... sauf en France. L'explication est assez confuse, elle vient d'un litige entre la production et les salles françaises qui ont jugé les producteurs trop exigeants et ont donc boycotté le film. En 2002, les revendications financières du producteur avaient naturellement baissé, mais seules quelques rares salles parisiennes "Art et essai" l'ont mis à l'affiche. Ainsi, c'est grâce à la chaîne franco-allemande que j'ai découvert, comme vous peut-être, le Prisonnier au beau milieu des JO du mois d'août 2004.
Un regard authentique sur les conflits du Caucase
Jiline est un jeune soldat russe qui fait son service militaire. Vania, soldat plus expérimenté, n'aime pas l'armée qui le prive de sa vocation pour le théâtre. Ils font partie du même corps, qui patrouille dans la région à bord de véhicules blindés. Quelle région d'ailleurs ? Tchétchénie ? Peut-être, mais n'oublions pas que le film a été conçu bien avant que le conflit éclate. Le hasard, ou plutôt le scénario, fait que tout deux sont capturés par des partisans locaux. Ils sont les seuls survivants du véhicule, gardés en vie comme monnaie d'échange. En effet, le fils du patriarche est retenu prisonnier par l'armée russe, c'est pourquoi le père épargne Jiline et Vania et les conduit enchaînés jusqu'au village d'altitude.
On découvre peu à peu les subtilités des traditions locales, le désir d'indépendance, les trafics, tous ces systèmes qui s'entremèlent avec la guerre. On comprend. Il n'y a pas de parti pris, et c'est peut-être la grande force du film de donner une vision vraiment neutre. L'absurdité du conflit devient alors une évidence révoltante, particulièrement lorsqu'on voit les prisonniers fraterniser avec leurs ravisseurs. Vania n'aime pas la guerre, il plaisante avec avec leur gardien, mais rêvera toujours de pouvoir l'égorger. Jiline est plus innocent, il aime ce peuple qui pourtant aurait pu le tuer.
A cette trame s'ajoute une gradation dramatique jusqu'aux dernières secondes. Au fur et à mesure que les minutes s'écoulent, l'enjeu devient vital. On goûte avec ferveur tous les morceaux de vie qui s'offrent encore. La mise en scène très académique, le tournage dans un vrai village du Daguestan renforce cette sensation d'authenticité. Quelques plans sont des modèles du genre, notamment lorsque chaque prisonnier observe par les fenestrons de la grande porte bleue de la grange-prison.
Film sensible ou grand film ?
Avec la reprise de la guerre en Tchétchénie, chacun a vu dans le Prisonnier une vocation de ce conflit. Serguei Bodrov explique pourtant avoir voulu faire un film sur une histoire vieille de plus de 150 ans
. Effectivement, il n'y a guère que le blindé et le bitume de la route qui différencient le pays d'il y a 150 ans de celui d'aujourd'hui. Le réalisateur affirme qu'il s'est délibérément inspiré d'une nouvelle de Léon Tolstoï, La captive du Caucase. Mais il a ajouté sa sensibilité, avouant notamment s'être laissé envoûter par l'endroit. Dina, une jeune fille native du village, n'avait aucune expérience cinématographique lorsque Bodrov l'a choisie. D'autre part, les scènes extérieures sont visiblement empreintes de la passion de l'auteur pour ces paysages de montagne absolument sublimes.
Le film commence avec une gaieté qui transparaîtra dans toute l'oeuvre. C'est une gaité étrange, teintée de désillusion, à l'image de l'esprit global: tout est effleuré, les interrogations, les paradoxes se fondent dans le fil du temps. Serguei Bodrov, témoin des affrontements entre les minorités de Russie du Sud, aurait-il pris le parti d'en rire ? Non, la guerre atroce qui déchire ces peuples si proches n'a rien de drôle, vraiment rien. La gaieté s'exprime ici parce que le sourire devient le seul moyen de vivre en supportant sa condition de soldat russe avec un passeport pour la mort. Comme une résignation. Ou un espoir.
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Publié à 20:33 par La rédaction dans la catégorie Cinéma
